Chroniques d’un petit maire rural

 

Le mandat de maire est légalement de six ans, quelquefois un an de plus quand des élections nationales chevaucheraient les scrutins locaux, quelquefois moins, pour bien des raisons. Le temps est de toute façon d’une appréciation toute relative et la densité des semaines fait varier la conscience que l’on a du temps qui passe. La vie municipale est peut-être pour certains un long fleuve tranquille. Je n’en ai cependant pas connu, ma courte carrière de première magistrate ne m’ayant probablement pas donné l’occasion de rencontrer les oiseaux rares ou bien cachés qui auraient jonché mon parcours de petits moments de bonheur serein. Toujours est-il que dans notre commune charmante et paisible en apparence, le fleuve est tourmenté, le bouillon vif et les écueils prévisibles à tous les tournants où l’administré récalcitrant et attentif vous attend. Pourtant, rien ne semble faire vibrer l’immuable sérénité de notre joli village, rien ? Enfin, à y regarder de plus près…

 

Dès mon premier jour de permanence dans la petite mairie et les premiers dossiers ouverts, j’ai pensé débuter la rédaction d’un recueil anecdotique (que d’autres baptiseront « bêtisier ») consciente que j’étais déjà que les journées allaient être pleines de déconcertants rebondissements. Et puis le temps passe, encore lui, les journées filent et se retourner sur sa journée pour en décrire le fil est vite une perte d’énergie, tant il y a de choses à faire, de possibilités à explorer, de beaux combats à mener, croit-on naïvement. Pointent déjà les premiers tourments, car être maire d'un village minuscule, c’est être en ligne de mire, guettée par tous dans ses moindres mouvements, précédée par la rumeur qui, sans vous pourrir totalement la vie, assombrit considérablement certaines de vos heures. Vous ne maîtrisez rien de ce qui se dit, et heureusement ! sinon vos journées seraient rapidement un enfer peuplé de viles pensées et de craintes fondées.  Quelle que soit votre motivation de débutante, votre fringant enthousiasme, votre ferveur frénétique à expliquer les beaux projets que vous avez mûris pour améliorer le confort de vie de vos concitoyens, vous sentez bien que le ver des mauvais regards est déjà dans la pomme de vos bonnes intentions. Et vous avez raison !

L’allée large et accueillante qui vous a menée jusque là est soudain le petit chemin caillouteux semé d’embûches sur lequel vous allez bientôt vous tordre les chevilles. Petits cailloux du poucet ? Petits pièges quotidiens de l’inexpérience et de la sincérité. Car voyez-vous, quelques mois à peine après votre arrivée pleine de fierté dans la sphère des élus, vous avez acquis déjà cette certitude que votre sincérité et votre souci louable de vérité seront les instruments mêmes de votre perte. Les discours si souvent entendus, jalonnés de jolis mots, tels l’intérêt général, la solidarité, le souci du bien commun, le progrès, la transparence, l’action collective… font rapidement figure de chimères tant la réalité des querelles ancestrales, des intérêts privés au premier rang des préoccupations, des alliances qui se font et se défont au gré des opportunités, accapare le premier plan de l’image. Native de l’Yonne, à 50 immenses kilomètres de là, je serai toujours une étrangère aux yeux des autochtones, très rares, et un caillou dans la chaussure de ceux qui, installés ici depuis peu, ont choisi ce lieu paisible pour y vivre en dehors du monde, loin des nécessités du devenir commun, du monde en marche, comme si les haies bocagères séparaient le village du pays et cloisonnaient les clans autant que les prés.

Un ami m’a dit un jour : « les hommes sont comme leurs paysages ». Je mesure aujourd’hui combien son analyse était fine et juste. Aussi pentu dans la géographie que dans l’esprit, le village que vous aimez devient vite, parce que vous représentez cette autorité toute relative et bien difficile à mettre en œuvre sans heurter, la lente ascension vers le rejet. Les choses et les gens sont ainsi, vos mots ne changeront rien à l’enchevêtrement de rancunes historiques, de traditions séculaires. Et à vos jolis projets et votre volonté d’aller de l’avant, on répondra presque inexorablement : "on a toujours fait comme ça". Et vous êtes comme engagée à rebrousse poils sur un tapis roulant. Plus vous croyez avancer, plus le siècle passé vous rattrape avec ces mots infatigablement ressassés : "et on fera toujours comme ça".

Mais faut-il renoncer pour peu que le tapis roulant s’emballe, voulant vous emporter là où justement vous ne voulez pas aller ? La réponse est malheureusement claire : oui si vous voulez rester assise là où vos électeurs vous ont placée et où votre idéal vous amenait logiquement à vouloir rester. Assise n’est, par parenthèse, pas le mot qui convient dans une petite commune rurale, car ni notre maigrichon budget ni la somme des bonnes volontés retroussant les manches pour vous donner ce coup de main dont on parle bien, mais qu’on met en pratique plus précautionneusement, ne vous permettent de rester assise bien longtemps. La réalité quotidienne de l’élu est bien loin de la poésie et de la métaphore, et plutôt que sur un tapis roulant vous emportant frénétiquement vers l’arrière, vous avez très vite cette douloureuse et obsédante sensation que, hissée sur le socle de vos convictions et de vos idéaux, la chute n’en sera que plus inévitable et vous ne serez plus assise que sur votre séant, ce qui ma foi est le propre de l’homme, et ici, de la femme. Vous n’avez pas été formée pour le grand écart des gymnastes de haut niveau ni pour les esquives des escrimeurs olympiques et vous savez très bien, avec cette lucidité qui ne vous quitte jamais, malgré les apparences de douce rêveuse, que vous allez beaucoup plus prosaïquement « dans le mur ». Au cours de cet inéluctable chemin qui vous ramène face au miroir, l’évidence s’impose : entre compromis et compromissions, il faut choisir. Votre choix est fait, pas de renoncement, pas de détours, et votre « destin » s’en trouve scellé : vous irez dans le mur et retomberez sur votre derrière ! Pendant que, seule contre tous, agitant vos petits bras fiévreux pour faire entendre la voix de la solidarité, de l’intérêt général, de l’avenir de nos campagnes, l’escalier roulant, lui, ne perd pas de vue son mécanique objectif : vous ramener à votre point de départ et vous y sceller solidement.

 

J’ai lu il y a quelques semaines, cette phrase restée gravée dans mon esprit : « La trace d'un rêve n'est pas moins réelle que celle d'un pas ». Et ce n’est pas surprenant de savoir que c’est un grand magicien qui l’a prononcée. Elus ruraux arrivés d’ailleurs et poussés d’ailleurs à y retourner, tombés dans la marmite de l’action publique sans mode d’emploi, nous ne sommes pas formés pour ce talent magique de faire accéder nos rêves au rang du réel. Faut-il pour autant renoncer ? C’est l’obsédante interrogation qui vous poursuit à travers les verdoyants chemins de nos belles campagnes. Choc de culture ? Négation du progrès ? Refus d’intégrer les parachutés de la « grande ville », les étrangers au département, au village, à la rue ? Envie de garder l’authenticité d’un monde où les femmes dehors lavaient à la main en chantant pour oublier leurs mains froides et où les hommes fendaient du bois pour la cheminée ? Non ! Poids de l’inertie, le sempiternel « on fera toujours comme ça » ! Pourtant nos campagnes aspirent à la modernité, on y réclame internet haut débit, on se connecte, on appelle les petits enfants avec la webcam, on chemine bois et sous-bois le MP3 dans les oreilles.

 

Alors, peut-être est-ce une erreur de chercher une logique là où il n’y en a pas. Les amis de toujours se querellent aujourd’hui, les clans éternels se défont, puis se reforment, avec cette étonnante constante : on n’y admettra pas d’étranger, mais d’étranger à quoi ? J’ai lu dans le regard d’une voisine un jour, la désolante déception de voir régler entre nous un problème de voisinage en deux coups de cuillers à pot, alors que la querelle, bien entretenue, bien remuée, bien envenimée, aurait pu durer quelques bonnes années et vous occuper les soirées d’hiver et d’été et des autres saisons aussi. La querelle serait-elle tout simplement une fin en soi, peu en importerait alors le sujet, les acteurs, les revers, les travers, pourvu qu’elle dure ? Les solutions, accords et autres compromis seraient alors des empêcheurs de se quereller en rond. Et si la querelle était un remède contre l’ennui, la solitude, et la rumeur son plus fidèle serviteur. A y regarder de plus près, ici, point de gens d’ici, ils sont presque tous d’ailleurs, ici pas de gens de la terre même s’ils aiment à la cultiver. Pourtant, la querelle, tapie dans chaque recoin du village, aime à sortir de l’ombre à toutes les bonnes occasions, pour semer la graine de la zizanie… La querelle se suffirait donc à elle-même. Dans chaque contrée se raconte l’histoire du mur de la honte, de la souche de la discorde, du pré des ennuis… Peu importerait donc le sujet pourvu qu’on ait la querelle ! Honni celui qui déracinerait la souche ou réparerait le mur, il priverait d’un bon sujet nos veillées entre amis…    

 

Je me souviens avoir entendu : « méfie-toi, on ne met pas que l’eau dans les puits ». On peut difficilement faire plus clair. Pourquoi alors prendre le risque de terminer, sans poésie et sans bouée, comme la salamandre dorée tombée dans le trou d’eau aux pentes glissantes et qui terminera desséchée au fond de ce trou, une fois les jours secs venus ?  Pourquoi s’entêter alors ? Peut-être pour laisser une trace de son rêve dans l’imaginaire de l’autre. Douce rêveuse donc, mais opiniâtre cependant !

 

On parle souvent en évoquant la mission d’élue locale de l’action publique. Une fois élue, il est bien certain que votre action est publique ! Vous sortez, cela se murmure, vous rentrez, la nouvelle se répand, vous téléphonez, on imagine à qui, vous n’êtes pas là, on en parle encore… Avant d’être « l’élue du peuple », vous étiez pareillement observée, mais vous n’étiez pas seule. Chacun observant tout le monde, vous comptiez au rang des gens normalement épiés, comment ils vivent, de quoi, qu’ont-ils à cacher, qui voient-ils et ne voient-ils plus, qui leur parle à qui je ne parlerai plus ? La voix des urnes passée, vous êtes cette cible facile à repérer qu’on appelle quand il pleut de la gouttière du voisin, quand le trottoir est glissant, quand il n’y a pas de trottoir, quand la rue est sombre le soir, quand l’éclairage public empêche d’observer les étoiles, quand le petit chat est mort, mais pas quand on l’a retrouvé ! Vous êtes ce point tricolore et visible de loin à qui on peut toujours s’en prendre quand on n’a plus de grain à moudre et même avant...

 

Vers qui se tourner alors, quand vous êtes bien seule avec en main votre code du savoir vivre ensemble ?